Le témoignage de Virginie
Virginie a perdu son mari par suicide. Elle partage son témoignage marqué par la douleur, mais traversé d'élans de vie, de tendresse et d'espoir.
Je me présente : je suis virginie, j’ai 44 ans. Je suis maman de deux enfants âgés de 18 et 15 ans, psychomotricienne de métier, ce qui veut dire soignante. Je vis dans une belle et grande maison avec mon chien et mes deux chats. Je suis dynamique, souriante, anxieuse. Et aussi, je suis veuve !
Attention, pas n’importe quelle veuve, je fais partie du clan des veuves ou veufs de personnes qui ont mis fin à leur vie. En d’autres termes, je suis un dommage collatéral du suicide. Une de celle qui reste en se demandant pourquoi un beau matin d’avril son époux n’a trouvé aucune autre option que d’arrêter de vivre.
Devenir veuve à 42 ans : ça fou le vertige quand on le dit à voix haute, ça fait froid dans le dos, ça parait irréel presque. Le 9 avril 2024, Jo, mon époux s’est suicidé à notre domicile et c’est avec effroi que ma fille alors âgée de 16 ans et moi l’avons retrouvé.
Ça change une vie, vous ne croyez pas ? ça bouscule, ça fait l’effet d’une bombe ! Avec ce geste fatal, j’ai vu 26 années de ma vie partir en fumée et je me suis demandée pendant longtemps si ma vie d’avant, celle où nous étions 4 avait bien existée, ou si ce n’était qu’un doux rêve.
Comme toutes personnes vivant un trauma, mon cerveau m’a coupé pour un temps de mes émotions, il a fait du tri ne me laissant un accès que limité à mes souvenirs de ce jour atroce.
Et puis pas le temps de réfléchir, car dans un premier temps qui dit suicide dit enquête, gendarmerie, autopsie dans le cas de mon mari. Qui dit enfants mineurs dit juge des tutelles et plein de choses administratives absurdes, dont personnes ne peut se rendre compte sans y être passé. Alors nous les vivants nous retrouvons noyés, pris au piège d’une décision que nous devons subir tous les jours un peu plus.
S’en suivent les nuits sans sommeil, l’angoisse qui gronde dans notre poitrine et petit à petit ce qu’on appelle l’état de stress post traumatique…. Ce truc qui vous épuise, qui vous ramène en permanence à ce jour horrible.
C’est quoi ce truc, on en parle mais qu’est-ce que ça veut dire vraiment : une fatigue s’installe, un trouble de la mémoire, des difficultés de concentration, un état d’hypervigilance, des attaques de paniques, le sentiment d’être un fantôme, présente et absente en même temps. Le temps s’écoule à un rythme différent, c’est la temporalité du deuil : une journée peut passer en une minute mais aussi durer une éternité. Et puis cette question qui ne cesse de revenir : pourquoi ! L’angoisse du parent restant : et s’il m’arrivait quelque chose, que deviendrait mes enfants ? Et si c’était vrai cette histoire de génétique, si un de mes enfants faisaient la même chose. Et si et si et si….
Alors entre sentiment de culpabilité, maladresse des personnes qui m’entourent sans le vouloir, désarroi de mes enfants, sentiments ambivalents envers mon époux, il fallait que je trouve un plan d’attaque pour tenir debout et réinvestir ma vie. Donner du sens à l’impensable. Rester solide face aux réactions des gens envers le geste de mon époux. Quelle violence, certaines phrases resteront dans ma mémoire. Mais cela semble humain, quand on ne comprend pas ce qui s’est passé, on reporte la faute sur l’autre, on le dénigre, le discrimine, on l’insulte.
Si pendant un temps, je me suis mise à fonctionner comme un petit robot qui fait ses tâches de manière désincarnée, j’avais pas envie qu’en mettant fin à sa vie, JO m’ai tué avec lui. Il avait déjà volé l’innocence de nos enfants, alors c’était largement suffisant. J’avais pas envie de le détester, de le haïr, j’avais envie de continuer à l’aimer mais avant tout j’avais envie de m’aimer plus fort pour me redonner l’élan de vie nécessaire pour continuer mon chemin sans lui.
Alors je pourrai vous parler du sentiment de solitude entourée, du masque social que je porte encore trop souvent, du processus de deuil que tout le monde connaît avec ses différentes étapes, mais ici je préfère vous parler du chemin que je parcours chaque jour pour me reconstruire. Je suis heureuse abimée mais heureuse. Je ne survis plus, je vis. Je ne réagis plus, j’agis. Je ne subis plus, je décide. J’ai beaucoup appris avec cette étape cruelle, j’ai appris dans mes tripes ce qu’était la résilience, j’apprends tous les jours un peu plus à m’accepter avec douceur. J’apprends tous les jours à pardonner à Jo pour ce jour où la souffrance était telle qu’il ne pouvait plus rester avec nous, j’apprends la patience, l’acceptation de mes émotions. J’apprends l’impermanence de la vie, celle qui prend et donne en une fraction de seconde, j’apprends l’instant présent.
Le deuil ne se fait pas, il se traverse avec des allers et retours permanents entre ses fameuses étapes, avec des montagnes émotionnelles et nous n’avons d’autres choix que d’accepter ce qui s’impose à nous. L’accepter en restant connectée au réel, au concret. Un jour on m’a dit : pour t’en sortir, essaie de rester connectée à ce que tu fais, quand tu manges, penses aux sensations que cela te procure, quand tu ouvres tes volets, regardes ce que la nature t’offre, quand tu respires, fais-le à fond. Et c’est ce que j’essaie d’appliquer chaque jour. Bien sûr, cela n’efface pas toute la tristesse, mais ça aide à rester vivante.
Le deuil isole, le deuil fatigue, le deuil nous donne l’impression d’une perte de sens cruelle. Mais le deuil rend aussi plus fort, permet une sorte de libération.
Il nous place sur un chemin où 2 routes s’offrent à nous, celle de faire l’expérience d’un renouveau, où celle d’une vie de rumination et de colère.
Si au début, le deuil prenait toute la place dans ma tête, me laissant à peine respirer, aujourd’hui je me sens plus apaisée. Il y a plus d’espace dans ma vie et je sais que la présence de mon amoureux sera toujours là, même si je m’accorde le droit de vivre.
Très tôt, je me suis mise à écrire et c’est comme cela que le livre « ce matin-là » est né. Tout d’abord, l’écriture me permettait de structurer ma pensée, puis j’avais envie de laisser une trace de notre vie d’avant pour nos enfants, pour ne pas oublier qui était Jo et ce par quoi nous étions passés puis publier le livre est apparu comme une évidence. Ce témoignage dépassait notre cercle familial et devait servir à aider à une prise de conscience, à la fois pour changer le regard sur les personnes qui mettent fin à leur vie mais aussi pour les personnes qui restent en aidant l’entourage à comprendre ce par quoi on passe. C’est comme si chaque personne qui me lit, partage un peu ma peine.
Petit à petit, j’ai appris à dissocier l’acte de mon époux de la personne qu’il était pour tenir debout. J’ai déconnecté mon mental en utilisant mes mains : j’avais besoin de créer, de découper, de mettre en forme, de me réapproprier une existence. Je me suis mise en mouvement. J’ai pris du temps pour rétablir mon corps, pour le chouchouter. J’avais besoin de me faire masser. J’ai noirci des pages entières, bruler des lettres que je destinais à mon époux, panser les plaies de mes enfants, intégré une association de personnes en deuil, essayé différentes méthodes comme l’EMDR, l’EFT, j’ai changé la disposition des meubles, été à la déchetterie, réinvesti ma vie, fait de nouveaux choix.
Faire du tri dans mon environnement m’aidait à faire du tri dans ma tête, dans ma vie. Je me suis réhabituée à prendre du plaisir dans des choses anodines du quotidien, comme apprécier de boire un café le matin, dire à voix haute ce qui m’a plu dans une journée et pas à pas j’ai avancé sur le pont du deuil. Et en avançant mes enfants ont avancé aussi. Nous sommes 3 personnes en deuil dans notre famille, mais chacun avance à son rythme et accepter cela est essentiel. Il faut laisser l’espace à chacun d’expérimenter sa nouvelle réalité et les angoisses des uns et des autres ne se synchronisent pas. Il faut essayer de se faire confiance, de faire confiance aux enfants et de prendre le temps.
Aujourd’hui si la blessure est toujours présente, je suis vivante et reconnaissante de la vie que j’ai partagée avec mon mari. Mais surtout je me projette, j’ai des envies et mes enfants vont bien.
Voilà mon histoire…..
Virginie P, la femme qui marche.